Dans sa première œuvre « Le vieux qui lisait des romans d’Amour » , Luis Sepulveda, choisit le décor de l’Amazonie, en plein Équateur, pour nous raconter l’histoire de Antonio José Bolivar, fuyant sa terre natale et les quolibets, pour la stérilité du couple qu’il forme avec Dolores Encarnacion del Santisimo, qui décèdera un peu après leur départ. Dans son exil il est adopté par les indiens Shuars qui le forment à l’art de vivre en harmonie avec la nature. A la beauté du paysage amazonien en arrière plan, c’est le tiers monde sud américain, dans sa culture et son esprit qui s’offre à nous. Idée renforcée par ce maire,« la limace« , pseudo représentant « d’un pouvoir trop lointain pour inspirer la crainte »(23), ou encore cette discussion entre chasseurs, autour de la lointaine Venise, tellement en décalage qu’ils en deviennent drôles (108).
C ‘est dans cette atmosphère que l’on découvre le cadavre d’un chasseur Gringo (américain), qui selon Antonio josé Bolivar et preuves à l’appui, serait l’œuvre d’un jaguar. Le gringo, semble-t-il, aurait tué le mâle et les petits de la bête (29).
Mais à coté de ses talents de « profiler » des tropiques, fondés sur sa parfaite connaissance de la forêt, Antonio Bolivar, à une qualité insoupçonnée qui contraste avec son personnage. Dans cet océan d’analphabètes, lui sait lire. Même s’ il ne « lit que lentement en épelant les syllabes » (35) , et en ne sachant pas écrire. Toutefois, Antonio, ne lit que des romans d’amour. De ces livres avec des gens qui s’aiment, souffrent, avant de finir en « happy end ».
Puis vient cette battue, après d’autres victimes du fauve. Antonio est contraint d’y participer, pire, le maire et les autres chasseurs lui abandonnent l’expédition, sous prétexte d’aller protéger le village. S’engage alors d’abord un jeu de piste, avec une quasi personnification de la bête par l’auteur. Antonio comprend alors, qu’il est entrainé vers un endroit précis. Pour se rendre compte enfin, que le jaguar essayait de le mener vers son mâle, touché et agonisant, ceci pour en abréger les souffrances. Ensuite, et par peur de solitude, la bête décide « de se faire suicider » par le canon d’Antonio, qui même avec cette victoire à l’arrachée, n’en retire que de l’amertume.
Ce livre est un concentré de thèmes qui au delà des questions de la déforestation en Amazonie, de la colonisation, des sociétés primaires d’Amérique du sud, touchent à des sujets qui intéressent l’humanité. L’auteur y aborde la question de l’exil, de l’échec qui pourrait en découler, de l’intégration des étrangers, de la lecture comme moyen de développement de l’imaginaire. Il y est également question d’amour, même si le sujet reste marginale, en déphasage avec le titre du livre. L’Amour dont parle ici l’auteur, celui qui fait souffrir, est semble-t-il le vrai. Réveillant ce masochisme inavouable qui sommeille en chacun de nous, en échos à ces paroles de Charles Nodier, in « Smarra« : il y a dans le cœur d’une personne qui commence à aimer , un immense besoin de souffrir. »
Georges Lohoré






